« Pourquoi les intellectuels se trompent » de Samuel Fitoussi
J’ai lu soigneusement cet ouvrage de Samuel Fitoussi, que j’ai beaucoup apprécié, au point d’en faire un résumé très détaillé. Il ne remplace en aucun cas la lecture du livre, drôle, foisonnant d’idées et plein de citations éclairantes, mais il permet de s’en faire une bonne idée et surtout de retenir certaines des logiques mise en lumière, afin de les détecter dans l’actualité.
Thèse centrale
Samuel Fitoussi construit un réquisitoire systématique contre ce qu’il appelle les erreurs des intellectuels. Son argument de fond est double :
(1) les intellectuels ne sont pas mieux armés que le commun des mortels pour appréhender la réalité (au contraire), d’autant qu’ils évoluent souvent dans des endroits clos, structurellement vulnérables aux égarements idéologiques ;
(2) leurs erreurs sont incomparablement plus dangereuses que celles du commun des mortels, car elles ont une inertie intrinsèque, et façonnent durablement des sociétés entières.
Le livre se veut un manuel de démontage des mécanismes cognitifs, sociaux et institutionnels qui permettent aux « fausses idées » de triompher malgré leur fausseté.
L’ambition est vertigineuse : expliquer pourquoi des civilisations, pourtant peuplées d’individus intelligents et bien intentionnés, et de mieux en mieux éduqués, peuvent basculer collectivement dans l’erreur pendant des décennies. De l’enthousiasme pour le communisme au déni des génocides, de l’eugénisme scientifique aux dérives contemporaines du « wokisme », Fitoussi cherche les invariants qui permettent à l’absurdité de devenir consensus… et les trouvent dans ceux qui pensent le réel et l’expliquent aux autres, moins instruits : les « intellectuels ».
Thèse centrale du livre en quatre mouvements
Mouvement 1 – Vulnérabilité cognitive : Les intellectuels ne pensent pas mieux que le commun des mortels. Leur intelligence amplifie même leurs biais : invulnérabilité à l’erreur, auto justification, conformisme tribal, cascades informationnelles. L’expertise avec des « peer review » sous cooptation produit autant d’erreurs que de vérités.
Mouvement 2 – Structures institutionnelles : Les milieux intellectuels (universités, médias, think tanks) sont des monocultures idéologiques où le conformisme est récompensé et la dissidence sanctionnée. Les mécanismes de sélection favorisent l’orthodoxie, la « doxa », sur la vérité.
Mouvement 3 – Dépendance au sentier : Une fois qu’une idée s’impose dans l’élite, elle crée sa propre dynamique : répétition médiatique, valorisation sociale, imitation des puissants. Quelques intellectuels assertifs peuvent orienter une société pour des décennies sans retour possible.
Mouvement 4 – Malléabilité et auto-alimentation : l’élite ne se contente pas d’influencer l’opinion, elle la crée, en définissant ce qui est vrai/faux, en contrôlant les cadres de référence de l’information, par la répétition et la posture morale. L’opinion publique résiste mal à des attaques insidieuses qu’elle rationalise a posteriori (effet cliquet). L’idéologie s’auto-alimente en spirale.
Sa conclusion ? Pluralisme radical et interdiction de légiférer contre « l’erreur ». Pourquoi ? Trois raisons :
- Impuissance structurelle : la lutte contre la désinformation ne combat jamais les fake news les plus dangereuses (celles de l’élite, qui définissent la vérité)
- Risque de censure du vrai : historiquement, lutter contre l’erreur a signifié bâillonner Copernic, Galilée, Semmelweis, les dreyfusards, Simon Leys critiquant le maoïsme, Churchill avant-guerre
- Consolidation du consensus : combattre les idées « dangereuses » renforce le monopole idéologique de l’élite, précisément la situation la plus propice aux erreurs catastrophiques
PARTIE I : Les biais cognitifs des intellectuels
- La raison sert d’abord la réputation avant la vérité
Nous sommes des animaux sociaux, programmés par l’évolution pour nous conformer au groupe. Un ancêtre préhistorique qui exprimait des opinions déviantes risquait l’ostracisme et la mort. Résultat : nous avons hérité d’une psychologie qui valorise l’appartenance et la loyauté sur la vérité.
Fitoussi (s’appuyant sur Mercier et Sperber) argue que la raison humaine remplit deux fonctions : une fonction épistémique (accès à la vérité) et une fonction sociale (préservation du statut et de la réputation). Chez les intellectuels, la rationalité sociale écrase la rationalité épistémique.
Les intellectuels fondant leur identité sociale sur leurs idées, ils sont peu capables de changer d’avis.
- Dans le monde des idées, le coût de l’erreur est faible
Le facteur temps met les théories à l’abri du réel : Contrairement à l’ingénieur ou au médecin dont les erreurs sont plus vite sanctionnées par le réel (le pont s’effondre, le patient meurt), l’intellectuel opère dans un domaine où les idées peuvent ne jamais être vraiment démontrées. Une théorie économique erronée peut survivre des décennies, un mauvais diagnostic politique ne sera sanctionné que bien plus tard, voire jamais, surtout s’il est validé par les pairs. Le prix de l’erreur est donc faible…
- Le coût social de la dissidence est élevé
Le choix des idées est donc largement piloté par un conformisme tribal protecteur. Or Les intellectuels évoluent dans des milieux (universités, rédactions, think tanks) où la pression conformiste est intense. Adopter une position déviante, c’est risquer sa carrière, son réseau. Le prix de la vérité peut être élevé.
La sélection sociale favorise donc ceux qui pensent comme il faut penser (Sartre, Foucault), pas ceux qui pensent juste (Orwell, Aron, Revel). Nous choisissons les idées qui aident à promouvoir notre rang social, qui sont les plus acceptables socialement (les plus généreuses), qui nous permettent d’être bien vus de notre communauté idéologique.
- Les idées s’auto-renforcent par l’adoption de « croyances associées »
- Chez l’élite : l’adhésion à une opinion prédit fortement l’adhésion aux autres avec adoption de « blocs de croyances », qui définissent une identité de groupe.
- Chez les moins diplômés : plus de positions « incohérentes » (pro mariage gay, anti-immigration)
- Les erreurs persistent facilement
L’identité d’un intellectuel étant indissociable de ses idées, changer d’avis devient psychologiquement et socialement douloureux, renforçant l’entêtement. Nous ne supportons pas la contradiction entre des faits/actes et nos croyances, et nous sommes résistants au changement de croyances fondamentales, préférant : Tordre les faits et inventer de nouvelles justifications, Déplacer les critères de jugement et attaquer les messagers
Beauvoir ne change pas de croyance (« le régime soviétique est bon »). Elle rationalise : les purges sont nécessaires pour protéger la révolution. Ainsi l’accumulation de preuves contraires ne suffit pas à changer les opinions : plus on a investi (socialement, émotionnellement) dans une croyance, plus on la défendra contre les faits.
Le maintien de combats sociaux au-delà de leur nécessité s’explique aussi par l’inertie institutionnelle et le « syndrome de saint Georges à la retraite » (créer de nouveaux problèmes imaginaires).
- Le talent au service de la mauvaise foi : se défendre plutôt que de se questionner
Les intellectuels, dotés d’une capacité argumentative supérieure, sont très doués pour s’autojustifier. Plus on est instruit, plus on interprète les mêmes données en fonction de ses préférences politiques.
- L’effet de réseau et les cascades informationnelles
Nous nous rangeons facilement à l’avis des experts qui se sont prononcés avant nous. Un consensus peut ainsi émerger avec quelques figures dominantes imposent un cadre interprétatif, et la masse des intellectuels secondaires suit, non par conviction profonde, mais par conformisme rationnel.
PARTIE II : Les structures institutionnelles de l’erreur
- L’université : fabrique de pensée unique
Les universités, particulièrement en sciences sociales, sont devenues des monocultures idéologiques. Aux États-Unis, dans certains départements, les démocrates l’emportent sur les républicains dans un rapport de 33 pour 1. Les critères de recrutement, les thématiques de recherche valorisées, les réseaux de citation créent un système auto-entretenu qui filtre les dissidents.
- L’élite diplômée détient une influence politique, institutionnelle et culturelle largement disproportionnée en Occident. L’université, lieu de l’élite intellectuelle, est particulièrement vulnérable à l’irrationalité.
- L’acquisition de connaissances (l’éducation politique) peut nuire à l’objectivité intellectuelle en fournissant plus de munitions pour balayer les contradictions.
- Les thèmes étudiés dans les sciences sociales engagent fortement l’identité politique (genre, race, colonisation), rendant le raisonnement partial.
- L’absence de pluralisme idéologique dans les départements de sciences sociales (ex: 5% de conservateurs aux USA) transforme des croyances contestables en vérités incontestables. L’homogénéité idéologique brime la pensée critique et augmente le coût social de la déviance pour les étudiants et chercheurs.
- L’université permet le « blanchiment d’idées » : transformer des convictions politiques non vérifiées en « savoir » académique.
- La surproduction de diplômés surnuméraires crée un besoin de politiser l’existence pour légitimer de nouveaux postes (contrôleurs idéologiques, diversité, inclusion). La compétition féroce pour les postes d’élite peut expliquer les évolutions idéologiques radicales (ex: cancel culture).
- L’isolement social des ultra-diplômés (homogamie éducative) les prive de l’exposition à des opinions divergentes, amplifiant leurs biais.
- Le journalisme : de l’information à la prescription
Le monde médiatique reproduit les mêmes travers. Les journalistes ne se contentent plus de rapporter des faits, ils choisissent les « cadres de référence » (frames) qui orientent l’interprétation. Les newsrooms parisiennes ou new-yorkaises ne représentent pas la société, mais une fraction particulière : éduquée, cosmopolite, progressiste sur les questions sociétales.
Le problème s’aggrave avec la concurrence pour l’attention : les idées nuancées ne « cliquent » pas, les outrances moralisatrices si. Le modèle économique des médias favorise la radicalisation idéologique.
- La dynamique des idées sur les réseaux sociaux : l’économie de la rage
Contrairement à l’idéal libéral d’un « marché des idées » où les bonnes chasseraient les mauvaises, les idées ne se diffusent pas selon leur vérité mais selon :
- Leur simplicité : une idée fausse mais simple battra une vérité complexe
- Leur charge émotionnelle : l’indignation se propage mieux que la nuance
- Leur conformité : une idée consensuelle dans l’élite circulera mieux qu’une vérité dissidente
- Leur utilité tribale : les idées qui renforcent l’identité du groupe l’emportent sur celles qui la fragilisent
Résultat : le marché des idées produit non pas de la vérité, mais de la polarisation et de la simplification.
PARTIE III : Les mécanismes psychosociaux de l’erreur collective
- La polarisation et le tribalisme numérique
Les sociétés contemporaines se fragmentent en tribus épistémiques qui ne partagent plus les mêmes réalités. Les algorithmes nous enferment dans des bulles où nous ne rencontrons que des gens qui pensent comme nous. La fonction première de nos opinions n’est plus de représenter le monde, mais de signaler notre appartenance tribale.
Les intellectuels, loin d’échapper à cette dynamique, en sont les porte-drapeaux. Chaque tribu a ses intellectuels organiques qui rationalisent l’identité collective et diabolisent l’adversaire.
- Les croyances des intellectuels
- Les intellectuels sont attirés par les théories d’ingénierie sociale par le haut (changement vertical) qui maximisent leur rôle. Ils méprisent les progrès résultant de l’initiative individuelle, de la société civile et du marché (progrès « par le bas »).
- Leur attrait pour l’ingénierie sociale est lié à une vision de la nature humaine comme une « page blanche » infiniment malléable.
- Les intellectuels cultivent l’oikophobie (haine du foyer ou de la civilisation occidentale) pour affirmer leur statut et leur utilité.
- Ils se servent de l’utopie (ce qui n’existe pas) pour condamner ce qui existe, car l’utopie n’est astreinte à aucune obligation de résultat.
- Beaucoup d’intellectuels adhèrent à des théories de la « fausse conscience », méprisant l’homme ordinaire dont les choix et désirs ne sont ni libres ni autonomes.
- Cette vision (l’homme ordinaire est ignorant) légitime l’intervention de l’élite éclairée (pédantocratie).
- Les intellectuels ont tendance à attribuer des causalités sociales ou politiques aux phénomènes qu’ils ne comprennent pas complètement, négligeant les facteurs complexes (besoin de comprendre).
- Ils sous-estiment la dispersion des connaissances (savoir décentralisé) nécessaire à la planification.
- Ils refusent de penser en termes d’arbitrages (coût-bénéfice), privilégiant des solutions maximalistes qui résolvent un problème au prix de désastres ailleurs.
- La culpabilité des intellectuels est liée à deux biais : contrôle et monde juste
Ce chapitre applique des biais cognitifs à la géopolitique et aux conflits culturels. Le biais d’illusion de contrôle est la clé : il est plus réconfortant d’imaginer que la solution est entre nos mains (si nous changeons, l’ennemi s’apaisera) que d’accepter que l’ennemi est mû par une idéologie autonome (ce qui signifierait que seul un rapport de force, sans intervention intellectuelle, peut garantir la paix).
Le corollaire est le biais du monde juste : si le monde est juste, la souffrance doit être méritée. Face au terrorisme contre l’Occident, la victime ne peut être innocente, d’où la recherche acharnée des « fautes » américaines ou israéliennes, même si l’ennemi (Hamas, Staline) agit en réalité par pure idéologie et non par réaction. Cette dynamique mène à la haine de soi et au « sentiment de culpabilité » qui se répercute sur les analyses des phénomènes comme l’échec de l’assimilation.
La prime aux idées absurdes
- Les croyances absurdes sont un signal de loyauté particulièrement efficace pour souder une communauté idéologique.
- L’adhésion à des idées fausses prouve la fidélité au groupe (je suis plus fidèle au groupe qu’à la réalité).
- Plus une croyance est coûteuse ou sacrificielle, plus elle est un signal probant de dévotion (ex: interdits religieux, changements de sexe).
- Les intellectuels peuvent se permettre des idées extravagantes car ils ne subissent pas les conséquences.
- Les croyances de luxe (Rob Henderson) sont des marqueurs de statut social, adoptées par l’élite car elles leur coûtent peu. Plus une croyance est délétère pour les classes sociales inférieures (ex: hostilité à la police, écologie punitive), plus elle est adoptée par l’élite (effet Veblen idéologique) qui n’en souffrira pas, pouvant se le permettre, ce qui offre l’avantage de montrer son appartenance à l’élite…
- L’égalitarisme éducatif (démocratisation du bac) est une croyance de luxe qui nuit aux enfants brillants des milieux modestes en les empêchant de se distinguer.
- L’absurdité idéologique (wokisme, décroissantisme, antispécisme) est un produit de la prospérité et du besoin de l’élite de se distinguer.
PARTIE IV : L’influence des élites et la malléabilité de l’opinion
- Le pouvoir disproportionné de l’élite
Le mécanisme clé : l’élite ne se contente pas d’influencer l’opinion, elle la crée.
Fitoussi identifie six canaux d’influence :
- Politique : les décideurs sont issus de l’élite diplômée et appliquent ses idées
- Épistémique : l’élite définit ce qui est vrai/faux, normal/déviant
- Médiatique : elle contrôle les cadres de référence de l’information
- Psychologique : le biais de répétition transforme l’omniprésence en évidence
- Social : elle arbitre ce qui est dicible en société respectable (posture morale)
- Évolutionnaire : nous imitons instinctivement les puissants
Ces mécanismes se renforcent mutuellement : une idée adoptée par l’élite devient vraie (épistémique), omniprésente (médiatique), répétée (psychologique), socialement valorisée (sociale), et imitée (évolutionnaire).
- La dépendance au sentier
Fitoussi introduit le concept crucial de « dépendance au sentier », bien connu dans le domaine de la stratégie d’entreprise : une fois qu’une société s’engage dans une direction idéologique, elle continue dans cette direction même si les raisons initiales ont disparu.
L’expérience du rayon de lumière l’illustre : des complices biaisent l’estimation initiale, puis quittent le groupe. Même après le remplacement de tous les participants, les groupes continuent pendant dix tours à proposer des valeurs fausses. Il n’y a pas de convergence vers la vérité.
Quelques intellectuels assertifs, au bon moment, peuvent orienter une société pour des décennies.
- L’effet cliquet et la rationalisation du fait accompli
La partie la plus dérangeante : nous rationalisons systématiquement les décisions d’autorité.
Fitoussi multiplie les exemples :
- Dambreuse chez Flaubert : royaliste devenu républicain sincère en quelques jours
- Les fumeurs ontariens : après l’interdiction de fumer dans les parcs, ils déclarent n’avoir jamais fumé dans les parcs
- Les électeurs d’outre-mer : connaître le résultat métropolitain augmente de 11% la probabilité de voter pour le vainqueur
- Les ouvriers allemands : défilant sous les drapeaux nazis trois mois après avoir défilé sous les drapeaux rouges
Cette malléabilité crée « l’effet cliquet » : une évolution politique entraîne sa rationalisation, rendant le retour en arrière plus difficile que le pas en avant suivant. L’erreur s’auto-alimente.
- L’auto-alimentation idéologique
Pire encore : pour rationaliser une décision, nous devons adopter des croyances qui soutiennent cette décision. Ces nouvelles croyances créent alors la demande de décisions supplémentaires, qui nécessitent des croyances encore plus radicales, etc.
Le modèle Bénabou-Tirole : dans les pays redistributifs, les citoyens surestiment leur risque de pauvreté pour justifier les impôts élevés, ce qui crée la demande de redistribution supplémentaire. Dans les pays libéraux, c’est l’inverse. Résultat : divergence croissante plutôt que convergence.
Application au nazisme : interdire aux Juifs d’être fonctionnaires → besoin de croire qu’ils sont nocifs → radicalisation de l’antisémitisme → acceptation de lois plus sévères → besoin de croyances encore plus extrêmes → spirale génocidaire.
Application contemporaine (selon Fitoussi) : discrimination positive → besoin de justifier l’injustice individuelle → discours sur le privilège blanc → idéologie woke → demande de discrimination positive renforcée.
- La malléabilité morale
Coup de grâce : même notre sens du bien et du mal est culturellement programmé.
Jonathan Haidt montre que l’évolution nous a dotés « d’antennes morales » universelles, mais chaque culture les branche sur des objets différents.
Les jeunes Occidentaux ne sont pas moins moralisateurs que leurs aînés, ils le sont différemment : tolérants au vol et à la corruption, intolérants aux « microagressions » et aux « discours problématiques ». L’élite culturelle a reprogrammé leurs intuitions morales sans qu’ils s’en aperçoivent.
Conclusion : L’humilité du présent comme seul rempart
Face à ce diagnostic apocalyptique, Fitoussi ne propose pas de solution miracle mais un principe : l’humilité du présent. Nous devons cultiver la conscience que nos certitudes actuelles sont peut-être les erreurs de demain.
Dans l’histoire, les pires maux ont toujours triomphé sous les traits du bien. Les nazis ne se pensaient pas mauvais, les staliniens non plus, les colonialistes non plus. Chaque époque est convaincue d’être du côté du progrès. Cette conviction est précisément ce qui rend les catastrophes possibles.
D’où la conclusion radicale : il ne faut jamais légiférer contre la désinformation, la haine ou le complotisme. Pourquoi ? Trois raisons :
- Impuissance structurelle : la lutte contre la désinformation ne combat jamais les fake news les plus dangereuses (celles de l’élite, qui définissent la vérité)
- Risque de censure du vrai : historiquement, lutter contre l’erreur a signifié bâillonner Copernic, Galilée, Semmelweis, les dreyfusards, Simon Leys critiquant le maoïsme, Churchill avant-guerre
- Consolidation du consensus : combattre les idées « dangereuses » renforce le monopole idéologique de l’élite, précisément la situation la plus propice aux erreurs catastrophiques
La seule protection contre le totalitarisme est le pluralisme institutionnel. « Pour empêcher la victoire du mal, nous devons nous assurer qu’il existe toujours un contrepoids au bien ; pour empêcher la victoire du mensonge, qu’il existe toujours un contrepoids à la vérité. »
Fitoussi ne plaide pas pour le relativisme : il y a bien une vérité et un mensonge, un bien et un mal. Mais parce que nous sommes structurellement incapables de les distinguer dans le présent, la seule garantie est d’empêcher qu’un camp impose son hégémonie.
La phrase finale résume tout : « Ni l’intelligence ni l’intention de bien faire ne nous préservent du mal. » Les catastrophes historiques ne sont pas causées par les idiots du village, mais par des gens intelligents et bien intentionnés qui se trompent collectivement.
PARTIE CRITIQUE : Les failles et angles morts du livre
- L’asymétrie idéologique dissimulée
La faiblesse la plus grave du livre est son biais de sélection systématique. Fitoussi prétend analyser « l’erreur intellectuelle » en général, mais 90% de ses exemples ciblent des erreurs progressistes ou de gauche :
- Communisme et maoïsme (omniprésents)
- Féminisme (« misandre », « néo-féminisme »)
- Antiracisme (« wokisme », « privilège blanc », « racisme systémique »)
- Discrimination positive (présentée comme génératrice d’idéologie délirante)
- Politiques redistributives (auto-alimentation étatiste)
- Immigration (mentionnée comme « prisme pro-immigration »)
En revanche, des erreurs conservatrices sont soit absentes, soit traitées comme des parenthèses historiques closes :
- Patriarcat : jamais analysé comme erreur intellectuelle ayant façonné des civilisations
- Racisme scientifique : mentionné en passant
- Homophobie institutionnelle : absente de l’analyse
- Néolibéralisme : jamais examiné comme idéologie potentiellement erronée
- La rationalisation de la torture par l’administration Bush (néoconservateurs)
- La justification des bombardements de civils
Ce livre n’est donc pas une analyse neutre des mécanismes de l’erreur, mais une charge contre le progressisme contemporain, certes le plus toxique aujourd’hui pour les sociétés occidentales. Fitoussi opère donc aussi le biais qu’il dénonce : il rationalise sa position idéologique (conservatrice) en la déguisant en analyse objective.
- Contre exemples sur le prix de l’erreur
Fitoussi argue que les intellectuels ne paient pas le prix de leurs erreurs, contrairement aux entrepreneurs.
- a) De nombreux intellectuels ont payé leurs erreurs :
- Heidegger : ostracisé après-guerre, réputation définitivement salie
- Brasillach : fusillé
- Céline : exilé, ruiné
- Les intellectuels communistes après 1989 : discrédités
- b) De nombreux entrepreneurs n’ont pas payé leurs erreurs :
- Les PDG qui ruinent leurs entreprises touchent des golden parachutes
- Les banquiers de 2008 n’ont pas été sanctionnés
- WeWork : le fondateur a gagné des milliards même après la faillite
- Le mécanisme initial du manque de discernement est trop simpliste
Attention à l’anachronisme : exemple de Beauvoir sur la Chine.
- Elle écrit en 1957, avant le Grand Bond en avant et ses famines
- Les données sur les morts du maoïsme n’étaient pas disponibles
- L’Occident pratiquait encore la ségrégation raciale et le colonialisme brutal
- Conclusion : Fitoussi juge avec le recul de 2025 et se donne le beau rôle. Facile.
- Aucune analyse des mécanismes psychologiques profonds
POURQUOI Beauvoir et Sartre se sont-ils trompés ? Fitoussi propose une explication monocausale (rationalité sociale), mais ignore :
- Suite au traumatisme de la guerre et de l’occupation, la gauche communiste bénéficie d’une aura intellectuelle
- La culpabilité de l’aveuglement et de l’inaction face au nazisme
- L’espoir désespéré qu’un autre monde soit possible
- La foi quasi-religieuse dans le « sens de l’Histoire »
- Confusion entre malléabilité et adaptation rationnelle
Fitoussi interprète systématiquement les changements d’opinion comme de la « rationalisation irrationnelle ». Mais il ignore une explication alternative : les gens changent d’avis pour de bonnes raisons.
Exemple du masque Covid :
- Fitoussi : « Les Français soutiennent le masque parce qu’il est obligatoire (rationalisation aveugle) »
- Explication alternative : « Les Français soutiennent le masque parce qu’ils voient qu’il limite la transmission (preuve empirique) »
Exemple de la discrimination positive :
- Fitoussi : « La discrimination positive crée l’idéologie woke (rationalisation) »
- Explication alternative : « La prise de conscience des discriminations réelles crée la demande de politiques correctrices »
Fitoussi ne considère jamais que l’opinion change parce que :
- De nouvelles preuves émergent
- L’expérience vécue enseigne
- Le débat rationnel convainc
Tout changement est suspecté de conformisme ou de rationalisation. C’est un déterminisme qui nie l’agentivité rationnelle des individus.
- Ignorance de la correction d’erreurs et de la résilience
Fitoussi décrit des mécanismes de verrouillage idéologique si puissants qu’ils semblent rendre impossible tout renversement. Pourtant, l’histoire montre que des erreurs ayant dominé pendant des siècles (esclavage, subordination des femmes) ont été renversées. Cela suggère que son modèle sous-estime les contre-forces (dissidents, évolution des conditions matérielles, contradictions internes des idéologies). Il ne s’agit pas de reprocher l’absence d’un autre livre, mais de pointer une limite explicative du modèle propose
Exemples historiques :
- Abolition de l’esclavage : malgré des siècles de consensus intellectuel le défendant
- Fin de l’apartheid : malgré des théories raciales « scientifiques »
- Chute du communisme : malgré l’auto-alimentation idéologique qu’il décrit
- Droits des femmes : conquis contre l’élite intellectuelle dominante
- Mariage homosexuel : adoption rapide malgré le tabou
- Le libertarianisme de la conclusion
La proposition finale (« ne jamais légiférer contre la désinformation ») est utile aujourd’hui, dans un contexte de média mainstream longtemps verrouillés mais repose sur trois illusions :
- a) Le marché des idées fonctionnerait si on le laissait libre
Faux. Le « marché des idées » est structurellement biaisé :
- Les mensonges simples battent les vérités complexes (asymétrie cognitive)
- Les messages outranciers génèrent plus d’engagement (économie de l’attention)
- Les acteurs aux poches profondes dominent (asymétrie financière)
- Les algorithmes amplifient la polarisation (architecture des plateformes)
b) L’élite perdra son pouvoir sans intervention
Faux. L’absence de régulation peut aussi favoriser les monopoles médiatiques et les oligarques. La « liberté totale » = domination des plus riches. C’est naïf ou malhonnête de présenter le laissez-faire comme neutre.
- c) Les exemples historiques (Copernic, Semmelweis) sont pertinents, mais…
Oui, certaines vérités ont été censurées. Mais combien de mensonges ont été propagés librement ? Les conséquences globales du « tout est permis » ne peuvent pas être évaluées. Fitoussi cite les faux négatifs (vérités censurées) et ignore les faux positifs (mensonges amplifiés).
Le livre de Fitoussi pose de vraies questions :
- Comment les sociétés se trompent collectivement ?
- Quel rôle jouent les intellectuels dans ces erreurs ?
- Comment éviter les consensus toxiques ?
Ses réponses sont très intelligentes et stimulantes, avec une certaine charge politique contre le progressisme contemporain, mais elles permettent d’ouvrir les yeux avec lucidité sur les récits actuels qui circulent dans les médias. On ne « déconstruit » pas sans aussi construire. L’enthousiasme actuel avec lequel la civilisation occidentale, surtout européenne, « se déconstruit » ne laisse pas encore envisager l’émergence d’idées fortes et inspirantes sur lesquelles une nouvelle société peut se reconstruire. Au contraire.







